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  • Reportage international

    Lieux de mémoire: l’autre combat mené par la Russie dans les régions d’Ukraine sous son contrôle depuis 2022

    2026-03-15
    Musées, statues, monuments, noms de rue... La Russie s’installe de plus en plus dans l’espace géographique des parties des régions de Donetsk et de Zaporijia sous son contrôle, y compris le plus quotidien. Objectif : toujours mieux diffuser son récit historique. Un récit pivot dans sa narration officielle pour justifier son offensive en Ukraine.
    Marioupol, une rue tranquille dans le centre, et une maison aux allures neuves mais sans tapage : le musée Jdanov. 154 mètres carrés dédiés au natif de la ville, cadre important de la construction puis du maintien de l’Union soviétique, et proche de Staline. Vitrine du Kremlin dans cette partie de la région de Donetsk sous drapeau russe, Marioupol portait d’ailleurs sous l’URSS, de 1948 à 1989, le nom de Jdanov. Un immense buste de cette figure historique est visible dans le petit jardin du musée.
    Viktor Ignatyevich Mikhalenko, guide du musée, accueille et fait la visite. Antenne du Musée mémorial d'État de Saint-Pétersbourg dédié à la défense et au siège de Léningrad (NDLR Léningrad était le nom de Saint-Pétersbourg sous l’URSS), le lieu a été installé dans les décombres de l’ancien musée de la culture populaire, très abîmé par les combats lors du siège de la ville en 2022. Ce siège a fait au moins 22 000 morts civils d'après la municipalité ukrainienne en exil de Marioupol, et détruit ou endommagé 90% des bâtiments résidentiels, selon l'ONU.
    « En novembre 2023, Vladimir Vladimirovitch Poutine a chargé les autorités de Saint-Pétersbourg de reconstruire le bâtiment et de créer ce musée », explique Viktor Mikhalenko. « Des spécialistes de Saint-Pétersbourg ont tout créé, de la façade aux équipements informatiques en passant par les expositions que vous voyez ici ».
    Dans les deux premières pièces, des photos d’enfance et de famille, les livres lus et les médailles reçues par Jdanov, ainsi que de nombreux éléments sur le siège de Léningrad dont Jdanov a dirigé la défense pendant la Seconde Guerre mondiale (« la grande guerre patriotique » pour les Russes). Sont présentées, entre autres, des cartes militaires.
    Depuis l’envoi de ses soldats en Ukraine, le pouvoir russe promeut particulièrement une image qu’il souhaite « plus positive » de Staline – et de ses proches comme Jdanov –, comme celle notamment d’un dirigeant présenté, tout particulièrement dans les manuels d’histoire scolaire, comme un bon chef de guerre.
    Promouvoir une image « plus positive » de Staline
    « Le musée a ouvert ses portes le 15 février 2025 », précise Viktor Mikhalenko. « Vous pouvez même lire ici le discours d’inauguration d'Alexandre Dmitrievitch Beglov, le gouverneur de Saint-Pétersbourg, dans lequel il a notamment dit : "Nous nous efforçons de transmettre aux visiteurs la vérité historique sur notre compatriote Andreï Alexandrovitch Jdanov." »
    La vérité selon la Russie se trouve dans l’inversion des termes, dans son effort de comparaison historique entre la Seconde Guerre mondiale et son « opération spéciale » en Ukraine. Dans ce musée, un projet limpide : faire l’analogie historique entre le siège de Marioupol en 2022 et celui de Léningrad sous la Seconde Guerre mondiale. Svetlana Alexandrovna Seledet, conservatrice du musée, résume : « Depuis la fin des événements militaires, Saint-Pétersbourg participe activement à la reconstruction de la ville. L'ouverture de ce musée en témoigne. Les deux villes sont aussi jumelées, et elles ont ce lien : elles ont survécu aux combats pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous, nous avons survécu aux événements de 2022. Les populations ont souffert dans les deux villes ».
    Changer certains noms de rue
    Sur un des murs à l’entrée, quelques témoignages d’une autre facette et d’un autre rôle de Jdanov que celui qui y est célébré par la Russie de Vladimir Poutine : des photos de ce bras droit de Staline lors du premier congrès des écrivains soviétiques en 1934. Jdanov y fixa la ligne culturelle du Parti communiste : l’art doit servir l’État. Les descendants des familles d’artistes réprimés sous l’Union soviétique, déportés au goulag ou exécutés, et ceux qui protègent leur mémoire, comme celle de la célèbre poétesse Akhmatova, ont qualifié l’ouverture du musée « d’insulte à leur mémoire ».  Nina Popova, présidente de la Fondation caritative des Amis du Musée Anna Akhmatova de la Maison de la Fontaine à Saint-Pétersbourg et son ancienne directrice pendant 30 ans, a elle déclaré : « C'est comme gifler une femme qui a tant résisté, qui a surmonté l'épreuve et qui n'a jamais oublié l'humiliation terrible qu'elle a subie. » Anna Akhmatova a évité la déportation, mais s’est vue réduite au silence.
    Viktor Mikhalenko affirme lui que les équipes du musée « ont fait des recherches » et « qu’à ce jour, il n'existe aucun document où Andreï Jdanov ait personnellement signé une quelconque liste d’exécution ».
    Comme dans de nombreuses villes des territoires sous drapeau russe depuis 2022, certaines des rues de Marioupol ont été rebaptisées. Aujourd’hui encore, certains habitants affirment se perdre dans leur propre ville, quand d’autres se montrent fatalistes et préfèrent souligner : « Quand ici c’est devenu l'Ukraine, [après la chute de l’URSS, NDLR], des noms de rues issus de l’Union soviétique ont été changés, pour des noms de héros ukrainiens. Et maintenant, les Russes reviennent aux anciens noms. »
    Installer ou réinstaller des statues
    Peut-être la conviction qu’il s’agit là d’un simple flux et reflux de l’histoire, avec chaque camp renvoyé à l’autre, comme s’il n’y avait ni responsables, ni coupables. Peut-être aussi une manière de se retrancher dans le propos le plus prudent possible, tant chacun mesure la sensibilité du sujet et tant les propos sont, partout, mesurés au trébuchet. Quand on ne refuse pas, et c’est souvent, de s’exprimer tout court. L’évitement et la méfiance face aux questions d’un interlocuteur inconnu sont devenus une règle.
    À Mélitopol, devenue la capitale administrative de cette partie de la région de Zaporijia sous contrôle russe, se dresse dans le centre-ville une statue dorée haute de plusieurs mètres : celle de Lénine. Devenue un lieu de rassemblement des pro-russes en 2014-2015, elle avait été enlevée de l’espace public par les autorités ukrainiennes, puis retrouvée par les fonctionnaires mis en place par Moscou qui l’ont réinstallée le 5 novembre 2022. Quelques semaines plus tard, le 17 décembre, elle était, de nuit, aspergée de peinture rouge. À l’époque, une babouchka rencontrée à proximité se permettait encore de rire de ce geste d’un : « C’est la jeunesse, ils sont énervés. » Certains passants évoquaient alors encore, sans filtre, le rôle de « partisans » dans des attentats contre les représentants des autorités russes ou leurs infrastructures, laissant en un mot échapper sans aucune équivoque leur opposition à la présence de Moscou.
    Plus de trois ans sous drapeau russe plus tard, c’en est terminé des allusions ironiques au geste de colère devant la remise en place de la statue de Lénine. L’évoquer, c’est s’entendre répondre le plus souvent de très évasifs : « Je ne me souviens pas. » Ou à peine un très timide : « Lénine était une personnalité ambivalente. » Un passant se fait un peu plus direct : « Aujourd'hui, de tels excès seraient certainement très improbables ».
    La Société d’histoire militaire russe partout à la manœuvre
    L’antenne locale du KPRF, le Parti communiste russe, a lui installé à Mélitopol le 9 mai 2025 la première et à ce jour seule statue de Staline dans les régions passées sous contrôle russe en 2022. « Staline est le vainqueur de la Seconde Guerre mondiale », dit Oleg Aleksandrovich Slusarenko, premier secrétaire du comité local du KPRF et élu local. « Sur le piédestal de sa statue, il est donc écrit : Au généralissime de l'Union soviétique, inspirateur et organisateur de la victoire du peuple soviétique sur les envahisseurs nazis, à Joseph Vissarionovitch Staline, ses descendants reconnaissants. » Visiblement très rodé à répondre aux critiques sur le bilan du dirigeant, Oleg Slusarenko affirme aussi : « Le système soviétique était jeune [à l’époque de Staline,NDLR]. Comme dans toute jeune civilisation, il s'y passait beaucoup de choses qui, en général, plaisaient à certains, mais pouvaient en contrarier d'autres ».
    Une affirmation dans la ligne des autorités russes qui ne nient pas les répressions soviétiques mais les minimisent, en les présentant comme une tragédie sans réel coupable, tout en glorifiant chaque jour un peu plus la puissance géopolitique et militaire de l'URSS.
    Reste que sur la question de la mémoire, on retrouve surtout à la manœuvre la Société d'histoire militaire russe. Fondée en 2012, là encore sur demande de Vladimir Poutine, elle est aujourd’hui dirigée par Vladimir Médinsky, l’historien préféré du chef de l’État russe. Certains observateurs vont jusqu’à lui prêter une proximité idéologique telle avec Vladimir Poutine qu’ils avancent qu’il serait à l’origine de l’essai du président publié en 2021 et titré : De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens. Y est développé tout l’argumentaire tant mis en avant par le Kremlin pour justifier l’envoi de ses soldats en Ukraine, comme celui que Russes et Ukrainiens ne formeraient qu’un seul peuple ; ou encore que l’Ukraine n’est pas un pays mais une création artificielle des bolcheviks, et ne peut donc avoir d’aspiration propre. 
    Vladimir Médinsky est aussi l’inflexible chef de file des négociateurs russes sur les pourparlers de la fin de la guerre en Ukraine. Dans les régions prises par Moscou depuis 2022, ses hommes sont en tout cas partout. À Mélitopol, ils installent très activement de nombreux monuments et des statues, comme un buste de Pavel Soudoplatov en plein centre-ville. Sous Staline, Soudoplatov était un haut responsable féroce des services de renseignements. Ce natif de Mélitopol est notamment connu pour avoir réprimé avec acharnement le mouvement national ukrainien et ses militants, y compris hors des frontières de l’Union soviétique.
    Pour l’un des membres de la société historique russe locale, Valeri Vladimirovitch Belostennyi : « Avant nous, on a essayé ici d'inculquer aux enfants une culture différente, un intérêt pour les héros Marvel ou James Bond. Mais nous avons notre propre James Bond, un vrai héros, et il faut montrer ses activités aux enfants, pour leur apprendre à aimer leur histoire. Après tout, bon nombre d’opérations importantes ont été menées directement sous sa supervision et parfois par lui-même directement. Personne ne lui avait jamais appris comment être un officier du renseignement, mais lui, il a formé une galaxie colossale de personnes ».
    Depuis 2023, Volodymyr Zelensky a pris de nombreuses sanctions contre la Société d’histoire militaire russe en tant qu’entité, ainsi que contre certains de ses membres. Au début de ce mois de mars 2026, le président de l’Ukraine a également placé sur sa liste de sanctions tous les responsables des branches de la Société d’histoire militaire russe dans les régions passées sous drapeau russe en 2022, ainsi que ceux de la Crimée. Kiev qualifie l’organisation d'« outil de propagande révisionniste, contribuant à justifier l'invasion à grande échelle ».
    À Mélitopol, Yuriy Petrovich Volodovsky, directeur exécutif de la branche de Zaporijia, fait lui déjà la liste de tous ses prochains projets. Beaucoup d’entre eux visent la jeunesse.
  • Reportage international

    Au Mexique, la boxe préserve les jeunes de la violence

    2026-03-14
    La pratique de la boxe dans une école d’un quartier défavorisé de la capitale mexicaine aide les jeunes adolescents à s’en sortir.
    De notre correspondante à Mexico,
    La voiture grimpe péniblement la côte jusqu’à un petit terrain où se garer. Quelques mètres plus bas, la route bétonnée s’arrête devant l’école David Paul Ausubel, où un ouvrier pose des pavés. Yair Ruiz, pédagogue et fondateur du collectif « Boxeo por la Paz » (« Boxe pour la paix »), vient chaque jour sur les hauteurs de Chimalhuacán donner volontairement un entraînement de boxe aux collégiens.
    « Bonjour prof ! », il est reçu avec enthousiasme par la quinzaine de jeunes âgés de 11 à 17 ans qui étudient là, tous niveaux confondus, dans une petite pièce où s’infiltrent la poussière et la lumière. « La porte doit rester ouverte, car nous n’avons pas d’électricité, explique l’enseignante Karin Pache Bautista, même si le bruit des travaux dans la rue distrait les élèves ». La petite école est située sur le flanc d’une montagne qui borde l’État de Mexico. L’est de la capitale mexicaine s’étend en contrebas, mais ce quartier où près de 70 % de la population vit en situation de pauvreté et où le sentiment d’insécurité est très fort se trouve à la marge.
    Boxer pour étudier
    Les après-midis, Yair Ruiz prend le relais de la classe traditionnelle avec des cours de boxe, pour autant, « le but n'est pas de former des boxeurs ». Depuis 2023, ce sport sert avant tout à retenir l’attention des jeunes de cette école et à éviter le décrochage scolaire : « On se concentre sur la boxe, mais il ne s’agit pas seulement de donner des coups, les jeunes doivent étudier pour garantir leur avenir. »
    Boxeo por la Paz est un projet communautaire, porté par quelques bénévoles, sans aucun soutien des pouvoirs publics. « Je n’avais jamais vu une école comme celle-ci, confie Araceli Tellez, mère d’élève, qui apprécie les effets de la méthode sur son fils. Christopher est très réservé, mais depuis qu’il fréquente la classe, il est plus motivé. Et surtout, il aime y aller. » Gants de boxe aux poignets, l’adolescent confirme son goût pour le sport et le fait d’« apprendre à se défendre ». Pour l’avenir, il promet vouloir « continuer à étudier » afin de devenir chirurgien.
    « Prenez de l’élan et ne regardez pas l’obstacle, ne laissez pas la peur vous arrêter ! », crie l’entraîneur dans la cour. Karin Pache Bautista, qui regarde ses élèves s’échauffer en sautant un parcours improvisé à partir de larges tubes en PVC, assure « qu’ils s’amusent et que cela aide beaucoup l’aspect pédagogique ». La jeune étudiante en psychologie apporte son soutien à l’école en focalisant son attention sur « les jeunes qui ne savent toujours ni lire ni écrire ». Elle explique qu’en plus des conditions matérielles précaires, la situation familiale de certains élèves est difficile et complique l’apprentissage : « Ils sont parfois tristes, bagarreurs ou agressifs, c’est à cause de ce qui se passe à la maison. »
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    Une initiative communautaire
    Soulevant la poussière du sol, les adolescents répètent en duo un enchaînement de coups montré par leur professeur. « Ça nous permet de diminuer notre stress et d’évacuer nos émotions », affirme Andrea, 15 ans. L’adolescente aux cheveux teints en rouge regarde son amie frapper avec énergie les gants d’un autre camarade : « Même quand elle se fatigue ou qu’elle prend un coup qui lui fait mal, sa volonté ne diminue pas. » Une fois l’exercice terminé, Jana, 13 ans, s’approche avec un grand sourire : « La boxe m'a beaucoup servi, si tu as des problèmes à la maison, tu peux les décharger ici. » La jeune fille, coiffée d’un nœud blanc, s’illustre parmi les meilleures élèves de la classe. « Le Maître Yair veut que l’on sache se défendre dans une situation dangereuse si le dialogue ne fonctionne pas. Il veut aussi que l’on communique entre nous et que l’on soit toujours unis. »
    Équipé d’un gilet de protection, Yair Ruiz encaisse les frappes des adolescents qui défilent devant lui, les encourageant par des surnoms affectueux. Il raconte volontiers comment la pratique des arts martiaux l’a lui-même aidé à surmonter une période difficile de sa vie. À son tour, il s’efforce aujourd’hui de transmettre à ces jeunes les valeurs et la discipline du sport. Un combat dans « cette zone exclue et abandonnée » qui revêt une dimension préventive : « Ces jeunes ne sont pas tentés d’approcher des groupes délinquants ou de consommer de la drogue. »  Comme preuve de cette réussite, il compte les jeunes qui parviennent à aller au lycée : « À la première génération, il y en a eu un, dans la suivante, ils étaient trois, l’an dernier, ils étaient neuf. Maintenant, ils pensent à l’université ! »
    En mars 2026, le gouvernement mexicain a lancé un programme national proposant des milliers de cours de boxe gratuits à des jeunes dans des gymnases à travers le pays, afin de les éloigner de la drogue et de la violence. L’initiative porte elle aussi le nom de « Boxe pour la paix ». « Un excellent nom », s’amuse Yair Ruiz, plaisantant d'être fier d’avoir peut-être pu inspirer le gouvernement. Le collectif de Chimalhuacán n’a toutefois rien à voir avec ce programme et n’en bénéficiera pas. Non sans une légère amertume, l’instructeur de boxe, qui rêve de réunir un jour assez de fonds pour construire un gymnase dans ce quartier, glisse : « Ce serait bien que les institutions se tournent enfin vers les initiatives communautaires et voient ce que nous faisons. »
    À écouter dans Grand reportageLes corridos, ces chansons prohibées que le Mexique adore
  • Reportage international

    Made in Qatar: comment Doha a privilégié la production locale agricole en prévision d'une guerre

    2026-03-13
    C'est l'une des hantises du Qatar : se retrouver isolé du reste du monde par une guerre ou un événement géopolitique majeur, comme lors du blocus mis en place par ses voisins en 2017 pour protester contre sa politique étrangère. L'offensive israélo-américaine sur l’Iran a rappelé cette menace. Mais depuis 2017, le pays a constitué des stocks stratégiques et il a surtout encouragé la production locale. 
    De notre envoyée spéciale de retour de Doha,
    Tomates, concombres, poivrons ou encore champignons, depuis quelques années, l’agriculture locale est en plein boom et manger qatarien est même devenu, pour certains, un devoir national. Il fait déjà près de 30°C ce matin dans cette ferme au milieu du désert. Paré d’une dishdasha – cette longue tunique blanche portée dans le Golfe –, Nasser Al Khalaf fait le tour de son exploitation.
    « Là, c’est de la menthe qu’on fait pousser à même l’eau, sans terre. Les eaux comprennent les nutriments nécessaires aux racines. Au Qatar, on utilise la menthe pour le thé mais aussi dans les salades », explique le directeur d'Agrico. À une heure de Doha, des concombres et des champignons germent dans des salles qui ressemblent à des datacenters.
    À quelques mètres de là, 700 000 tilapias – des poissons d’eau douce – s’ébattent dans des cuves. « Comme dit mon père, si c’est possible au Qatar, c’est possible sur la Lune ! », s'exclame Nasser Al Khalaf. 
    À grand recours de climatiseurs, de ventilateurs et de technologies de pointe, l’impossible surgit en plein désert. Premier émetteur de CO₂ par habitant, le Qatar fait passer sa sécurité alimentaire avant les considérations écologiques. « C’est de notre devoir de participer à la sécurité alimentaire du Qatar, je suis très heureux et très fier d’y participer, affirme celui qui dirige Agrico. 10 tonnes de légumes sortent d’ici chaque jour. En tout, dans la ferme, on a une production de 5 000 tonnes par an. Et notre ambition, c’est d’arriver à 7 000 tonnes de production annuelle. » 
    Désormais autosuffisant en lait, le Qatar espère produire 55 % de ses fruits et légumes d’ici 2030.
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    Un secteur hautement stratégique
    Dans les allées de l’université du Qatar, nous retrouvons Kamal Usman, un chercheur nigérian. Après le blocus décrété en 2017 par des voisins du Qatar, il a été désigné pour prendre la tête du pôle de recherche agricole de l’établissement. 
    « C’est un secteur hautement stratégique pour le pays. Les autorités nous demandent de fournir des informations qui peuvent les aider à définir leurs politiques, indique le chercheur. Les investissements ont atteint de nouveaux paliers. L’université débloque des fonds importants. On reçoit aussi des subventions étatiques. L’intérêt pour ce secteur augmente et les investissements aussi. » 
    Depuis le début des frappes iraniennes sur plusieurs pays du Golfe et la fermeture de son espace aérien, le Qatar, situé juste en face de la République islamique, semble plus que jamais convaincu de son choix. 
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  • Reportage international

    En Irlande, l'engouement pour la musique traditionnelle

    2026-03-13
    Une terre de conteurs et de chansons, partagées dans l’atmosphère feutrée d’un pub… La musique traditionnelle fait partie de cet imaginaire que l’on associe tous à l’Irlande !  Des airs transmis de génération en génération, portés par des instruments traditionnels… le tin whistle, le bodhrán, le violon, qui racontent l’âme d’un peuple. Et aujourd’hui, la folk irlandaise connaît un véritable renouveau. En ces temps incertains, les histoires difficiles d’autrefois trouvent un nouvel écho.
    De notre correspondante à Dublin, 
    Eux, ce sont Madra Salach, les nouveaux chouchous du pays !  C’est dans un pub bien sûr que Paul, le chanteur du groupe, nous a donné rendez-vous : « Madra, ça veut dire “chien” et Salach veut dire “sale” ». Donc, on s’appelle « sale clébard » ! « Je voulais choisir un nom en langue irlandaise ! »
    À part le nom, toutes leurs chansons sont pour l’instant en anglais. Comme leur dernier titre, « Blue and Gold », qui parle de jeux à gratter !  Un geste peut-être anodin, mais plein d’espoir, et qui peint en réalité un portrait très actuel de la société irlandaise : « Tu achètes ce genre de tickets et tu te mets à rêver : si je gagnais beaucoup d’argent, qu’est-ce que j’en ferais ? En fait à Dublin c’est quasi impossible de faire quoi que ce soit sans argent, et puis la crise du logement est hors de contrôle ! », explique-t-il.
    « L’histoire irlandaise a été profondément marquée par l’exil. Or, encore aujourd’hui, à cause du coût de la vie, même s’il y a du travail ici, les jeunes quittent le pays en masse à cause du coût de la vie !  Même si ce n’est pas aussi traumatisant qu’à l’époque de la Grande Famine, des personnes sont contraintes de partir aujourd’hui, alors qu’elles préféreraient peut-être rester. » Et c’est pour ça, d’après Paul, que les vieilles chansons traditionnelles résonnent avec toujours autant de force aujourd’hui. 
    Trad Fest à Dublin en est un exemple. Avec 150 concerts en cinq jours, le festival montre que la musique irlandaise est tout sauf un héritage figé. Martin Harte est l’un de ses organisateurs : « La musique folk, la musique traditionnelle, repose avant tout sur l’art du récit. Beaucoup de chansons du répertoire folk parlent de guerre, de famine, de discrimination et de répression. Ce sont des thèmes qui trouvent un écho aujourd’hui, dans un monde traversé par tant d’angoisses…  Des groupes comme Madra Salach ou Lankum se sont ré-appropriés ce style, à leur manière, le tout accompagné d’instruments traditionnels. Et c’est devenu très populaire auprès d’une nouvelle génération, qui n’a pas forcément grandi en écoutant ces sonorités. »
    À la Waltons School of Music de Dublin, John, enseignant, a d’ailleurs observé un engouement croissant chez les jeunes pour l’apprentissage du bodhrán, ce tambour traditionnel irlandais : « La musique trad, c’est un peu comme le blues au Sud des États-Unis. Ça vient de la pauvreté. En Irlande, il suffisait de deux ou trois personnes réunies dans une pièce pour faire la fête ! Tant qu’il y avait un feu, une flûte, un violon ou bien un bodhrán ! »
    Pas de bodhran chez Madra Salach, mais un harmonium, une sorte d’accordéon. Preuve que les instruments traditionnels reviennent aussi en force.
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    Dans les îles Canaries, l'usine de dessalement la plus efficace au monde

    2026-03-12
    Ce dimanche 22 mars, l’ONU célèbre la Journée mondiale de l’eau alors que 1,8 milliard de personnes n’ont pas d’accès direct à l’eau potable dans le monde. En Europe, un territoire se démarque pour son savoir-faire en matière de désalinisation, l’archipel espagnol des îles Canaries. Dans cette région sèche et très prisée des touristes, les usines de dessalement sont légion. L’une d'elles, située sur l’île de Grande Canarie, a fait la Une de l’actualité en décrochant le record du monde de l’usine de dessalement la plus efficace énergétiquement. 
    De notre correspondant à Las Palmas, 
    En Espagne, aux îles Canaries, l’eau potable passe très souvent par l’étape « dessalement ». Une technologie exploitée depuis 60 ans et qui est devenue depuis quelques semaines un savoir-faire reconnu avec l’établissement d’un nouveau record du monde officiel : celui de l’usine de dessalement la moins énergivore.
    « Avant ce record, l’usine de dessalement la plus efficace au monde se trouvait en Arabie saoudite avec 2,21 kilowattheures par mètre cube d’eau. Cela signifie que pour chaque 1 000 litres d’eau dessalée, il faut injecter 2,21 kWh d’énergie dans le système », indique Baltasar Peñate Suarez, le responsable du département de l’eau à l’Institut technologique des Canaries.
    « De notre côté, nous avons commencé en 2021 avec nos premières conceptions et nous obtenions toujours une consommation d’énergie inférieure à 2 kWh. Avec ce concept, nous nous sommes dit : “Si nous pouvons descendre sous la barre de 2, nous avons peut-être une chance de battre le record”, se rappelle-t-il. Ensuite, nous avons construit l’usine expérimentale, nous avons commencé à obtenir des résultats et on a alors constaté que nous étions non seulement en dessous de 2, mais même en dessous de 1,9. La plus faible consommation d’énergie que nous avons obtenue — et que nous avons enregistrée comme record — est de 1,794 kWh. »
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    Des solutions d'appui en cas de crise
    Une performance unique rendue possible en grande partie grâce à une parfaite optimisation de l’espace. Petite, l’usine est installée à l’intérieur de quatre conteneurs transportables. « De ce côté-ci, ce qu’on voit, c’est la filtration de l’eau de mer, parce qu’il peut y avoir du sable ou de la terre qui entrent avec l’eau, détaille Baltasar Peñate Suarez. Au fond, on a le système de pompage à haute pression, qui est l’élément clé : c’est là qu’une partie de l’eau de mer qu’on capte entre dans le système. Et ici, à gauche, on a la partie de récupération d’énergie. »
    Pensée pour réduire au maximum la consommation énergétique, sa production se limite à 2 500 mètres cubes d’eau par jour, soit la consommation moyenne de 15 000 personnes. Trop peu pour des zones densément peuplées, mais une solution d’appui en cas de crises sur des territoires secs et isolés comme celui des Canaries.
    « Il y a des îles comme Lanzarote ou Fuerteventura où 90 % de l’eau potable, voire plus, vient du dessalement, explique Juan Antonio de la Fuente, chef de projet spécialisé dans la désalinisation. Et récemment, il y a quelques années, il y a eu une éruption volcanique sur l’île de La Palma. On a donc déplacé des usines de ce type, avec cette technologie, pour les installer là-bas afin de dessaler de l’eau pour l’irrigation des plantations de bananes. »
    Avec l’obtention de ce record mondial, les îles Canaries se placent comme un territoire avant-gardiste du dessalement de l’eau de mer. Depuis l’officialisation de son record, l’Institut technologique des Canaries assure recevoir des appels du monde entier.
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