En Côte d'Ivoire, pour la première fois depuis quatre ans, le pouvoir et l'opposition se sont rencontrés. C'était lundi dernier à la Primature, où le Premier ministre a présenté l'architecture du prochain système électoral, suite à la dissolution le mois dernier de la Commission électorale indépendante (CEI). Mais cette rencontre veut-elle dire que le dialogue est rétabli entre le pouvoir et l'opposition ? Pas si simple, explique Séverin Kouamé, sociologue et enseignant-chercheur à l'Université Alassane Ouattara de Bouaké.
RFI : Séverin Kouamé, la réunion du 22 juin 2026 à la Primature, est-ce le début d'un dégel entre le pouvoir et l'opposition en Côte d’Ivoire ? Ou bien, est-ce une rencontre sans lendemain ?
Séverin Kouamé : Je pense que c'est une rencontre dont on devra questionner déjà la tenue, dans la mesure où il est vrai que certaines organisations de la société civile, certains partis politiques ont été présents. Mais on note déjà des éléments de couacs puisque le PPA-CI [le Parti des peuples africains – Côte d'Ivoire, la formation de l’ex-président Laurent Gbagbo, NDLR] a fait un communiqué dans lequel il dit n'avoir pas été informé de l'ordre du jour de la réunion et donc ne voyait pas de raison d'y participer. Là-dessus, je crois que les tensions qui subsistent entre l'opposition, notamment certaines composantes de cette opposition portées par le PPA-CI, restent assez manifestes.
Est-ce que cela faisait plusieurs années que le pouvoir et l'opposition ne s'étaient pas rencontrés ?
Oui, je pense que le dernier cycle de rencontres relativement formelles date de 2021-2022. Depuis lors, on n'a pas eu de vraies rencontres. Quoi que depuis quelques semaines, on voit la première dame [Dominique Ouattara, NDLR] rencontrer certaines figures de l'opposition, notamment madame Simone Gbagbo [Simone Ehivet Gbagbo, présidente du parti Mouvement Générations capables et ex-première dame, NDLR]. Mais, depuis la tenue des dernières élections, il n'y a pas eu de rencontres formelles.
De ce point de vue, est-ce un changement ?
Un changement peut être pas... Je crois que pour toute personne qui observe le contexte sociopolitique ivoirien, la question électorale reste une question qui crispe les rapports, notamment entre l'opposition et le pouvoir. Et donc, cette rencontre vise justement à adresser cette question de l'organe qui doit être en charge des élections, mais n'épuise pas toute la problématique du dialogue politique.
Parce que, de mon point de vue, le vrai problème, c'est de rétablir la confiance entre les acteurs politiques. On est dans un contexte où, depuis près de 30 ans, le constat qui est fait, c'est que, autour des scrutins, il y a un regain de tension qui se transpose même sur le terrain communautaire, parce qu’il y a une crise de confiance profonde entre les acteurs, mais aussi et surtout, de mon point de vue, il y a un consensus politique qui est très faible autour des règles du jeu.
Le Premier ministre Robert Beugré Mambé a expliqué pourquoi il avait dissous la Commission électorale indépendante (CEI) et a présenté la nouvelle architecture du système électoral ivoirien. Il y aura trois piliers : un organe chargé exclusivement de l'organisation matérielle des élections, un organe chargé du recensement des votes pour s'assurer de la qualité et de la sincérité des résultats, et un organe pour superviser et contrôler l'ensemble du processus. À vos yeux, est-ce un vrai changement ou une réforme en trompe l'œil ?
Je pense que ce qu'il faut regretter dans cette communication de la Primature, c'est qu'elle n'ait pas véritablement été précédée d'un vrai dialogue sociétal. Je pense que la Côte d'Ivoire aujourd'hui est en souffrance d'un réel dialogue, d'une vraie culture de la concertation, pour s'accorder justement sur ce type de points qui fâchent. Le gros problème en Côte d'Ivoire, c'est moins l'organe en charge du scrutin, l'ingénierie du scrutin, que la confiance et la sincérité des acteurs.
Le PPA-CI de Laurent Gbagbo, qui n'est pas venu à la réunion du 22 juin, pointe le fait que, lors de cette rencontre, il n'y a pas eu de dialogue, que le Premier ministre a parlé, puis il est parti sans donner la parole à ses invités. S'il n'y a aucun dialogue à venir sur le contenu de cette réforme, craignez-vous que les relations ne se crispent à nouveau entre le pouvoir et l’opposition ?
C'est ce que je disais dès l'entame de mon propos. Je crois que l’on est dans un processus qui aurait dû démarrer par une vraie consultation, un vrai dialogue. Je pense que l'État a pris la pleine mesure qu’il y a, autour de la chose électorale, un problème.
Et ça, c'est déjà bien de le noter, qu'il y a un problème. Et l'État propose sa solution que monsieur le Premier ministre est venu restituer.
Maintenant, quand on se retrouve dans ce type d'approche qui peut être considérée presque comme une approche d'imposition, ça peut continuer à générer des crispations et des tensions. Et désormais, tout va se jouer dans le rapport de force.
Aujourd'hui, dans le rapport de force qui oppose le gouvernement aux partis d'opposition, c'est clair que ce rapport de force est en faveur du pouvoir.
Sur cette réforme électorale, pour l'instant, il n'est pas prévu de table ronde pouvoir/ opposition. Le Premier ministre devrait déposer un projet de loi qui serait examiné par les députés.
Dans ce type de processus, c'est clair aussi qu’on a un niveau de représentation politique de l'opposition qui n'est pas suffisant. Je parlais de rapport de force dans l'hémicycle. Les rapports de force sont largement en faveur du pouvoir. Donc, là-dessus, ça va passer comme une lettre à la poste, et on va se retrouver à initier un nouveau cycle de conflits ou de tensions parce que, justement, le consensus politique est faible. Le gros problème qu'on a, c'est la faiblesse du consensus politique en Côte d'Ivoire. Les acteurs politiques ne sont pas suffisamment en accord sur le minimum.
Donc, pour vous, un débat sur cette réforme à l'Assemblée nationale ne suffira pas ?
Il faut un débat de société. Parce que, quand on regarde depuis 40 ans, on souffre de notre chose électorale et celui qui souffre, c'est l'Ivoirien lambda. Toutes les crises violentes que le pays a connues sont du fait de cette faiblesse, du consensus politique autour de la chose électorale.